Chapitre 1

Written by admin août 26th, 2011

Sur le tarmac de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, un avion deux hélices hoquète en touchant la piste. Frappé de l’étendard de la Royal Air Force (RAF), il accueille à l’arrière un [...]

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Sur le tarmac de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, un avion deux hélices hoquète en touchant la piste. Frappé de l’étendard de la Royal Air Force (RAF), il accueille à l’arrière un grand échalas dégingandé, dont deux étoiles égaient l’uniforme. L’homme n’a pas desserré les mâchoires de tout le voyage. Dans ses mains, une lettre cachetée. L’apparence banale de l’enveloppe cache un contenu qui pourrait basculer le sens de l’histoire.

L’avion s’arrête. Une voiture s’approche. L’imposant personnage, suivi d’un homme plus petit perdu dans un uniforme de Marine deux tailles trop grandes, s’y engouffre. Le véhicule repart immédiatement, sans brusquerie, direction l’hôtel de la préfecture où siège, provisoirement, le gouvernement français. En pleine déshérence, depuis que les forces allemandes enfoncent les lignes de résistance française de l’Est, il s’est installé à Bordeaux, après avoir hésité à se rendre à Quimper. Dans ce grand établissement qui accueille les restes de la République, l’ambiance est délétère. Dans la fumée des cigares, chacun discourt sur la conduite à tenir, interpelle son voisin, s’agace de l’absence de l’un, ou de la présence de l’autre. On se croirait dans une cour de récréation où caquèteraient des enfants désœuvrés. Assis à son bureau, Paul Reynaud observe ces scènes surréalistes. Le matin, l’un de ces hommes est venu lui demander une promotion, il voulait être ministre d’État, et pas ministre tout court.

- Et pourquoi pas ministre tout court, Monsieur ?, l’interrogea Reynaud.

- Parce que, voyons, les mérites que j’ai…

Reynaud ne lui avait pas laissé le temps de terminer sa phrase.

- Tout court, c’est pourtant ce que vous êtes. Je veux votre démission sur mon bureau à l’heure du déjeuner.

Alors, maintenant il scrute, pour deviner ce qu’ont en tête ces politiciens qu’il connaît trop bien pour appartenir au sérail depuis des années. Que ne ferait-il pas pour être loin d’ici ? Il a tant donné déjà. Président du conseil, ministre des affaires étrangères et de la défense à la fois, en pleine bataille de France. Il aspirait à servir, pas à être usé. C’est pourtant avec lassitude qu’il se lève quand on lui annonce l’arrivée du général De Gaulle, son sous-secrétaire d’État à la guerre, qui revient d’Angleterre, avec une nouvelle de la première importance. Du moins à en croire Jean Monnet, le diplomate français en charge des relations avec les britanniques lors d’une conversation tout à l’heure au téléphone, avant que la ligne ne soit une nouvelle fois coupée le laissant discourir dans le vide pendant quelques minutes avant de s’apercevoir que son correspondant n’était plus en ligne. Fichue technique. De son bureau dont les fenêtres ouvrent sur le parc, Reynaud entend puis voit s’approcher la traction qui transporte le général. Un sacré personnage que celui-là pense Reynaud. Il se dégage de lui une aura particulière. Ce n’est pas du charme, Reynaud est plus sensible à celui des femmes, mais peut-être bien du charisme. Il n’est pas courant qu’un chef ait envie de suivre l’un de ses subordonnés. Cela témoigne bien de l’état du pays. Plus personne ne sait suivre qui et des contre-ordres suivent des ordres et parviennent parfois aux soldats avant les seconds. Bref, c’est une débâcle en ordre dispersé qui saisit la France d’effroi tant l’idée de la défaite semblait éloignée du champ des possibles.

Quand quelques semaines plutôt, il a nommé De Gaulle sous-secrétaire d’État à la guerre., alors qu’il le félicitait pour sa nomination, le nouveau ministre lui avait rétorqué « vous me féliciterez quand la France aura gagné la guerre ». C’est peut-être le seul qui y croit encore. Chez les autres, ceux qui couchent dans des draps propres et repassés, mangent avec des couverts en argent et ripaillent toutes dents dehors, quand des millions de français fuient l’avancée allemande et souffrent des stukas qui piquent sur eux en rase-mottes, l’état d’esprit est à la défaite. On se prépare ici et là à une alliance contre-nature entre l’Allemagne nazie, assoiffée de revanche et de vengeance et son « ennemi héréditaire », la France, universelle, la patrie des libertés qui a oublié en chemin ce qui entretenait sa singularité : l’universalité des valeurs qu’elle sous tend. Le teint bronzé, il vient de rentrer de Madrid où il était ambassadeur, Philippe Pétain parle même d’armistice. Il aurait quelques soutiens au sein du Conseil.

De Gaulle sort de la voiture, droit comme un piquet. Cet homme doit dormir au garde-à vous, pense Reynaud. Le gravier crisse. Il aperçoit la longue enveloppe marron que tient le général dans sa main gauche, ce qui lui laisse la droite pour saluer les quelques officiers qui fument une cigarette sur les escaliers. Dans les couloirs, ses pas résonnent. Ils tapent de plus en plus fort sur le marbre. Il se rapproche. Un huissier l’annonce. Le voilà qui rentre. Sur son visage, un sourire. Dans sa bouche, un espoir. 



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L'auteur

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